Chausson, le littéraire

Ensemble Musica Nigella et ses amis
Œuvres d’Ernest Chausson. Chanson perpétuelle. La Tempête. Concert. Ensemble musical Nigella, Takénori Némoto, direction musicale, Éléonore Pancrazi, Louise Pingeot, Pablo Schatzman, Jean-Michel Dayez. CD Klarthe.

Avec le Poème de l’amour et de la mer, la Chanson perpétuelle reste l’œuvre lyrique de Chausson la plus connue, la plus enregistrée, la plus chantée en concert. Les meilleures récitalistes ont exprimé la douleur de cette femme délaissée par son amant et qui songe au suicide, sur des vers empruntés à Charles Cros. Chausson le littéraire, selon le titre de cet album, a composé des dizaines de mélodies sur des poèmes de Leconte de Lisle, Hugo, Gautier, Paul Bourget, Maurice Bouchor, Théodore de Banville, Balzac (sic), Verlaine, Richepin, Maeterlink, Baudelaire, Jean Moréas… L’intitulé du présent CD sonne donc juste, d’autant qu’on peut écouter aussi un arrangement de la musique de scène pour La Tempête de Shakespeare pour voix et orchestre de chambre: les deux œuvres ont été enregistrées en public. La place réservée au Concert pour violon, piano et quatuor à cordes paraît dans cet ensemble et sous ce titre plus contestable, malgré l’intérêt de cette œuvre qui occupe plus de la moitié du disque.
Éléonore Pancrazi, mezzo applaudie au Capitole dans Lucrezia Borgia (rôle d’Orsini), construit avec beaucoup d’intelligence sa carrière. Elle se confronte ici à une mélodie qui ne requiert pas une grande virtuosité, mais exige un art du dire, de l’expression juste, une sensualité pudique et une émotion dont il ne faut pas exagérer le pathétique. Sa voix chaude et colorée et une prononciation de bon aloi font du drame évoqué un moment de théâtre intime d’une intensité maîtrisée, rehaussée par un accompagnement chambriste élégant, malgré un piano un peu exposé. On la retrouve avec bonheur dans un subtil arrangement très convaincant de La Tempête, dont Takénori Némoto retrace la complexe genèse. Sur les cinq pages composant la musique de scène inspirée de la pièce de Shakespeare, deux évoquent explicitement le célèbre personnage d’Ariel, esprit aérien au service de Prospéro. Son étrange Chant semble composé de tableautins aux climats divers: le premier Andante évoquerait un pays enchanté, le deuxième Allegro se couronne d’un «Kokoriko» éclatant; le dernier Adagio déploieune fantaisie poétique où «les nymphes des eaux sonnent d’heure en heure» un glas funèbre. La voix souple et harmonieuse d’Éléonore Pancrazi en explore la troublante douceur, presque vénéneuse et la harpe de Marie Normant en suggère le sortilège. La suite de la musique de scène, par la qualité d’une interprétation tant vocale qu’instrumentale (voix fraîche de la soprano Louise Pingeot, flûte vivace d’Anne-Cécile Cuniot, ensemble de cordes homogène) crée un climat sonore raffiné et très prenant. Alors que figurent dans le livret les paroles de la Chanson perpétuelle, on regrette que soient absentes celles plus difficiles à trouver des chants de La Tempête. Les quatre mouvements du Concert concluent l’enregistrement. La composition de la formation en est peu orthodoxe: violon, piano, quatuor à cordes. Elle nous vaut une originale combinaison de timbres, des jeux de couleurs, des appariements et des oppositions qui font et défont le discours, animent la dynamique des quatre mouvements. Jean Michel Dayez au piano, Pablo Schatzman au violon et le quatuor de l’Ensemble Musica Nigella en restituent la fièvre (Décidé) et la tragique profondeur (Grave). Le Finale, «très animé» en déjouant les attentes semble jouer avec esprit, sinon avec dérision, l’inattendu.
Voilà un disque fort original, riche de climats divers qui présente d’Ernest Chausson une image plus fouillée, en relief, invitant l’auditeur curieux à mieux découvrir une œuvre trop souvent limitée à quelques pages, si belles soient -elles. La mort a fauché à 44 ans le compositeur sans qu’il ait épuisé ses capacités de créateur inventif dont l’enregistrement a su capter l’envoûtante singularité.

Jean Jordy


Chausson, La Chanson perpétuelle.
Publié le 09/06/2021 à 20:10.